Ce que ces savoirs changeraient chez nous
Chaque cas est instruit de la même façon : ce qu’un peuple racine fait, filmé et documenté sur EWA — et ce que cela a donné, ou pourrait donner, dans une société occidentale. Deux colonnes, deux sources, aucune promesse.
Un fait précis, pas une valeur. Attesté par une vidéo consultable ici même.
Pourquoi cela fonctionne. C’est cette partie qui se transfère, pas la culture.
Ce que notre système fait à la place — et ce qu’il n’a chargé personne de traiter.
Déjà faite, expérimentée, ou à explorer. Toujours signalé comme tel.
Ce que ça ne veut pas dire. Systématique, sinon la page ne vaut rien.
Mise en œuvre
Ce que ces savoirs ont produit chez nous
Trois transferts documentés, du peuple qui porte la pratique vers une politique publique occidentale.
Ce que leur disparition coûte là-bas
Trois mesures épidémiologiques, sur des populations où le savoir a été conservé — ou arraché.
de comparutions de mineurs devant le tribunal en un an, en Nouvelle-Zélande, après la réforme de 1989 écrite à partir des pratiques maories.
Aller à la fiche ↓ Feu et territoire1,2 Mtde CO₂ évitées chaque année par le brûlage précoce aborigène, sur 24 millions d’hectares du nord de l’Australie.
Aller à la fiche ↓ Eau et communs1 % contre 50 %de pertes dues aux ravageurs dans les rizières restées sous la gestion collective des subak balinais, contre celles passées à la Révolution verte.
Aller à la fiche ↓ Continuité culturelle137,5 → 0suicides pour 100 000 jeunes, selon que la communauté a perdu ou gardé la main sur sa langue, son école, sa santé et son territoire.
Aller à la preuve ↓ La langue× 7moins de suicides chez les jeunes, là où plus de la moitié des habitants parlent encore la langue ancestrale.
Aller à la preuve ↓ La rupture× 1,9plus de violences physiques subies par les descendants des enfants arrachés à leur famille. Effet mesuré sur trois générations.
Aller à la preuve ↓Chercher la cause plutôt que la faute
Là où nous instruisons une responsabilité pour calibrer une peine, d’autres sociétés instruisent un déséquilibre pour le réparer. Un État occidental a franchi le pas en 1989 : les chiffres sont publics.
Le palabrero wayuu : régler les conflits par la parole
Chez les Wayuu de Colombie et du Venezuela, le pütchipü’ü ne juge pas : il circule entre les familles jusqu’à ce qu’une compensation rétablisse le lien. Le système est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
Nouvelle-Zélande, 1989 : la justice des mineurs réécrite à partir des pratiques maories
− 75 %
de comparutions devant le tribunal pour mineurs en un an — de 63 pour 1 000 jeunes (1986-1988) à 16 pour 1 000 en 1990.
Sources
Dans un groupe où chacun compte, exclure un membre coûte plus cher que le réparer. Ce n’est pas une douceur morale, c’est une arithmétique.
Notre système sait punir et, au mieux, réinsérer. Aucune fonction n’est chargée d’établir puis de traiter la cause : le « pourquoi » ne sert qu’à mesurer la peine.
La family group conference réunit la famille élargie, la victime et le jeune, qui construisent ensemble la réparation. Elle est devenue la voie ordinaire, le tribunal l’exception.
La loi néo-zélandaise s’inspire de principes maoris — la place de la victime, la valeur des excuses, le consensus plutôt que le vote — sans reproduire une justice maorie ; des chercheurs maoris contestent d’ailleurs qu’on la présente comme « leur » modèle. Et le palabrero wayuu illustre ici le même principe chez un autre peuple : il n’est pas à l’origine de la réforme. Ce qui se transfère n’est jamais une culture — c’est un mécanisme.
Brûler un peu, souvent, pour ne pas brûler beaucoup
Un siècle de doctrine occidentale a consisté à empêcher toute flamme. Empêcher le feu ne le supprime pas : cela accumule sa violence et en diffère la date.
Aborigènes de la terre d’Arnhem : vie quotidienne et transmission
Dans le nord de l’Australie, le feu est allumé tôt dans la saison sèche, en petites mosaïques, pour que le combustible n’ait jamais le temps de s’accumuler. Le grand incendie de fin de saison devient impossible faute de matière.
Australie : la méthode est devenue une politique publique — et une source de revenus
1,2 Mt
de CO₂ évitées chaque année par 39 projets de gestion du feu détenus et conduits par des Aborigènes.
Sources
Le feu n’est pas un accident à empêcher mais un flux à cadencer. On règle la fréquence pour supprimer l’intensité.
La doctrine de suppression totale a fabriqué les mégafeux que nous constatons en Australie, en Californie et en Méditerranée.
La Californie reconnaît désormais l’autorité des tribus sur les brûlages culturels. Ceux qui savent faire redeviennent ceux qui font.
Le calendrier des brûlages est propre à chaque écosystème et ne s’exporte pas tel quel d’un continent à l’autre. Ce qui se transfère, c’est le principe — cadencer plutôt que supprimer — et le fait que la compétence doit rester chez ceux qui la détiennent.
Un calendrier vieux de mille ans a battu la planification agronomique
À Bali, l’eau des rizières est répartie depuis un millénaire par un réseau de temples. Dans les années 1970, la Révolution verte a imposé de l’ignorer. L’expérience a été faite, et les résultats sont chiffrés.
Ce documentaire ne comporte aucune transcription publiée : les repères seront posés au visionnage, comme pour les deux fiches ci-dessus, avant d’être ajoutés ici.
Le subak balinais : gérer l’eau en commun depuis mille ans
Le subak est une association d’irrigants. Les temples de l’eau synchronisent les mises en eau et les jachères de l’ensemble du bassin versant : personne ne décide seul, et le calendrier rituel fait office de protocole hydraulique et sanitaire.
Bali, années 1970-1990 : la Révolution verte, l’échec, puis le retour au modèle des temples
1 % contre 50 %
de pertes dues aux ravageurs : environ 1 % avec les récoltes synchronisées du système traditionnel, plus de 50 % avec la culture continue imposée par la planification moderne.
Sources
Une ressource partagée ne se gère pas par optimisation individuelle mais par synchronisation. Le calendrier rituel encode une solution que personne n’aurait su calculer, et que tout le monde peut suivre.
La planification agricole moderne raisonne parcelle par parcelle et rendement par rendement. Elle n’avait pas de case pour une règle collective dont l’efficacité tient précisément à ce que tout le monde l’applique en même temps.
C’est le même raisonnement qu’Elinor Ostrom a formalisé en huit principes de gouvernance des communs, à partir d’alpages suisses, de forêts japonaises et de canaux espagnols — travail récompensé par le prix Nobel d’économie en 2009, et utilisé aujourd’hui pour concevoir des pêcheries, des nappes phréatiques et des forêts communautaires.
L’administration indonésienne n’est pas revenue au système traditionnel : elle a intégré le modèle informatique à ses propres services, en gardant la main sur les calendriers. Reconnaître qu’un savoir fonctionne et rendre aux communautés le pouvoir de l’appliquer sont deux choses différentes.
Savoir d’où l’on vient
Les trois fiches précédentes montrent ce que ces savoirs apportent quand nous les reprenons. Celle-ci pose l’autre question : que se passe-t-il, pour un peuple, quand il garde son savoir — ou quand on le lui arrache ? La réponse est chiffrée, et elle est brutale.
Pour que survive la langue nakota
Louise BigEagle, 2021, 6 min — Office national du film du Canada.
« Quand tu ne connais ni ta langue ni ta culture, tu ne sais pas qui tu es. » Armand McArthur, 69 ans, est l’une des dernières personnes à parler couramment le nakota dans la bande Pheasant Rump, au sud de la Saskatchewan. Le film le suit pendant qu’il enseigne sa langue aux enfants de sa communauté.
C’est très exactement la variable que mesurent les chiffres de la colonne voisine : là où plus de la moitié des habitants parlent encore la langue du peuple, le suicide des jeunes est sept fois plus rare.
Trois écarts que rien d’autre n’explique
Ces écarts ne viennent pas d’un programme de prévention, d’un budget de santé ou d’un plan d’action. Ils viennent de ce que la communauté a conservé — ou de ce qu’on lui a retiré.
Quand une communauté garde son récit, ses jeunes cessent de mourir
Entre 1987 et 1992, deux chercheurs ont recensé les 220 suicides survenus chez les 17 902 jeunes autochtones de Colombie-Britannique, puis ont regardé, communauté par communauté, si six choses étaient encore là : l’autonomie de la bande, une revendication territoriale en cours, le contrôle de l’école, celui de la santé, celui de la police et des pompiers, et un lieu culturel à soi.
Les communautés qui avaient tout perdu enregistraient 137,5 suicides pour 100 000 jeunes. Celles qui avaient conservé les six : aucun suicide en cinq ans. Entre les deux, l’écart va de zéro à plus de 3 600 pour 100 000 — autrement dit, la moyenne « autochtone » ne veut rien dire. Ce qui compte, c’est de savoir si le peuple a gardé la main sur sa propre histoire.
Aucun des six marqueurs conservé
Moyenne des jeunes autochtones de la province
Moyenne des jeunes non-autochtones de la province
Les six marqueurs conservés
Taux annuels pour 100 000 jeunes. 220 suicides recensés sur 17 902 jeunes. Chandler & Lalonde, 1998.
Source — Chandler, M. J. & Lalonde, C. (1998), Cultural Continuity as a Hedge against Suicide in Canada’s First Nations, Transcultural Psychiatry 35(2). Lire l’étude ↗
À elle seule, la langue divise le suicide par sept
Neuf ans plus tard, les mêmes chercheurs ont ajouté un septième marqueur sur 152 communautés : la proportion d’habitants capables de tenir une conversation dans la langue ancestrale. Un seuil apparaît, net, à la moitié de la population.
En valeur absolue, l’écart est presque brutal : un seul suicide en six ans dans les 16 communautés où la langue est encore vivante, contre 84 suicides dans les 136 autres. Et ce facteur reste prédictif indépendamment des six premiers. La langue n’est pas un ornement qui viendrait avec le reste : c’est le véhicule qui transporte le savoir. Quand elle s’arrête, le savoir ne circule plus.
Moins de la moitié des habitants parlent la langue — 136 communautés, 84 suicides
Plus de la moitié des habitants parlent la langue — 16 communautés, 1 suicide
Taux annuels pour 100 000 jeunes. Hallett, Chandler & Lalonde, 2007.
Source — Hallett, D., Chandler, M. & Lalonde, C. (2007), Aboriginal language knowledge and youth suicide, Cognitive Development 22. Lire l’étude ↗
Ce qui arrive quand on arrache un peuple à son passé
Le lien entre mémoire et violence est difficile à prouver dans le bon sens. Il est, hélas, très bien documenté dans l’autre : deux pays ont retiré de force des enfants autochtones à leurs familles pendant des décennies, et les conséquences ont été comptées.
Australie — les « générations volées ». Environ 17 150 survivants et 114 800 descendants adultes, soit un tiers de la population autochtone adulte du pays. Comparés aux autres Australiens autochtones, les descendants sont :
plus susceptibles d’avoir subi ou d’avoir été menacés de violence physique
plus susceptibles d’avoir été arrêtés dans les cinq dernières années
plus susceptibles d’avoir subi des discriminations
plus susceptibles d’être en mauvaise santé générale
Canada — les pensionnats autochtones. L’effet se lit sur trois générations, et ce n’est pas une métaphore : c’est mesuré.
Idées suicidaires au cours de la vie — adultes, parent concerné
Tentative de suicide — adultes, grand-parent concerné
Symptômes dépressifs — jeunes, parent concerné
Pourcentages. Enquêtes régionales sur la santé des Premières Nations. Bombay, Matheson & Anisman, 2014.
Sources — AIHW (2018), Stolen Generations and descendants, rapport ↗ · Bombay, A., Matheson, K. & Anisman, H. (2014), The intergenerational effects of Indian Residential Schools, Transcultural Psychiatry 51(3), texte intégral ↗
À l’université Emory, 66 adolescents ont répondu à vingt questions du type « sais-tu comment tes grands-parents se sont rencontrés ? ». Le score obtenu est la seule variable de l’étude corrélée à toutes les autres : estime de soi, sentiment de contrôle, moins d’anxiété, moins d’agressivité. Après le 11 septembre 2001, ces mêmes enfants se sont montrés les plus résilients.
Une méta-analyse de 184 études confirme le lien entre identité et bien-être (r = 0,17), plus fort à l’adolescence. Une revue de 25 études portant sur 19 231 adolescents autochtones trouve une association positive dans 72 % des cas — et aucun effet négatif.
119 détenus aborigènes suivis deux ans après leur libération, en Australie. L’engagement culturel — pratiquer, revenir sur le territoire — prédit la non-récidive violente. L’identité déclarée seule n’a aucun effet. Se dire héritier ne protège pas ; transmettre, oui.
Corrélation n’est pas causalité. Les études canadiennes comparent des communautés, pas des individus : on ne peut pas exclure qu’une communauté en bonne santé préserve mieux sa langue, plutôt que l’inverse — leurs auteurs le disent eux-mêmes. L’effet moyen est modeste (r = 0,17) ; les écarts spectaculaires viennent de populations à très haut risque, où un facteur protecteur a de la place pour se voir. L’étude « Do You Know » porte sur 66 adolescents de familles diplômées et biparentales, et a été reprise parfois au-delà de ce qu’elle autorise. Enfin, aucune étude ne dit directement « connaître les savoirs de son peuple → moins de violences avec victimes » : le raisonnement passe par les maillons ci-dessus, continuité culturelle → santé psychique → engagement culturel → moindre récidive violente.
- Chandler, M. J. & Lalonde, C. (1998). Cultural Continuity as a Hedge against Suicide in Canada’s First Nations. Transcultural Psychiatry, 35(2), 191-219. PDF ↗
- Hallett, D., Chandler, M. & Lalonde, C. (2007). Aboriginal language knowledge and youth suicide. Cognitive Development, 22(3), 392-399. PDF ↗
- Duke, M., Lazarus, A. & Fivush, R. Knowledge of family history as a clinically useful index of psychological well-being and prognosis. Université Emory. Synthèse ↗
- Feiler, B. The Stories That Bind Us — reprise grand public de l’échelle « Do You Know ». Lire ↗
- Smith, T. B. & Silva, L. (2011). Ethnic identity and personal well-being of people of color: a meta-analysis. Journal of Counseling Psychology, 58(1), 42-60. PubMed ↗
- Doery, E., Satyen, L., Paradies, Y. & Toumbourou, J. W. (2023). The Relationship Between Cultural Engagement and Psychological Well-being Among Indigenous Adolescents: A Systematic Review. Journal of Cross-Cultural Psychology. Résumé ↗
- Shepherd, S. M. et coll. (2017). The impact of indigenous cultural identity and cultural engagement on violent offending. BMC Public Health, 17. Article ↗
- Australian Institute of Health and Welfare (2018). Aboriginal and Torres Strait Islander Stolen Generations and descendants. Rapport ↗
- Bombay, A., Matheson, K. & Anisman, H. (2014). The intergenerational effects of Indian Residential Schools. Transcultural Psychiatry, 51(3). PDF ↗
Ce que la pharmacie doit à un savoir désigné
Quinine, curare, artémisinine. On raconte souvent ces découvertes comme des trouvailles de forêt. Ce sont des plantes désignées : quelqu’un savait déjà à quoi elles servaient, et l’a dit. Ce qui suit mesure la valeur de cette indication.
Plantes médicinales : traditions et savoirs autochtones
Rencontre publique du 22 juin 2021, 1 h 30 — Campus MIL, Université de Montréal.
Michel Durand Nolett, Abénaki d’Odanak et responsable du Bureau environnement et terre de sa communauté, est assis à la même table que trois universitaires : un pharmacologue, un ethnobotaniste et un médecin de famille. On y compte par centaines les espèces utilisées traditionnellement par les communautés autochtones du Canada.
La discussion va droit aux questions que pose cette fiche : que devient un savoir quand un laboratoire le teste, qui dépose le brevet, et pourquoi ces plantes entrent — ou n’entrent pas — dans la pratique médicale courante. C’est le détenteur du savoir qui parle, et les chercheurs qui répondent.
Une liste courte, et elle était déjà écrite
Aucun de ces trois chiffres ne vient d’un criblage au hasard. Chacun part d’une plante que quelqu’un avait indiquée, souvent des siècles plus tôt, en précisant à quoi elle servait et comment la préparer.
Quatre médicaments végétaux sur cinq faisaient déjà le même travail
Deux pharmacognostes de l’université de l’Illinois ont recensé tous les médicaments d’usage mondial constitués d’une molécule de structure définie extraite d’une plante supérieure. Ils en trouvent 122, issus de 94 espèces seulement — sur les quelque 300 000 plantes à fleurs décrites.
Pour 80 % d’entre eux, il existait un usage traditionnel identique ou apparenté à l’usage moderne de la molécule active. Autrement dit : dans quatre cas sur cinq, la molécule fait chez nous ce que la plante faisait déjà chez eux. Et 94 espèces, ce n’est pas une exploration systématique de la forêt : c’est une liste courte, transmise.
Usage traditionnel identique ou apparenté
Aucune correspondance traditionnelle
122 molécules de structure définie, issues de 94 espèces de plantes supérieures. Fabricant & Farnsworth, 2001.
Source — Fabricant, D. S. & Farnsworth, N. R. (2001), The value of plants used in traditional medicine for drug discovery, Environmental Health Perspectives 109 (suppl. 1). Notice et résumé ↗
Deux plantes désignées, mises face à face sur 6 886 malades
L’essai AQUAMAT a comparé, par tirage au sort, l’artésunate — dérivé de l’armoise annuelle, indiquée par la pharmacopée chinoise — à la quinine — tirée de l’écorce de quinquina, indiquée par les guérisseurs andins — chez 5 425 enfants atteints de paludisme grave, dans 11 centres de 9 pays africains. Résultat : 8,5 % de décès contre 10,9 %, soit une baisse relative de la mortalité de 22,5 %.
Cinq ans plus tôt, l’essai SEAQUAMAT avait donné le même sens sur 1 461 patients d’Asie du Sud-Est : 34,7 % de mortalité en moins. Il faut lire ces deux essais pour ce qu’ils sont : ce n’est pas la plante contre la molécule. C’est une plante désignée par une tradition qui l’emporte sur une plante désignée par une autre — laquelle était, depuis trois siècles, le meilleur traitement dont nous disposions.
SEAQUAMAT — 1 461 patients, Asie du Sud-Est, 2005
AQUAMAT — 5 425 enfants, 9 pays d’Afrique, 2010
Les deux essais portent sur des populations différentes : comparer chaque bras à son propre témoin, non d’un essai à l’autre. The Lancet, 2005 et 2010.
Sources — SEAQUAMAT group (2005), Artesunate versus quinine for treatment of severe falciparum malaria, The Lancet 366. Article ↗ · Dondorp, A. M. et coll. (2010), AQUAMAT, The Lancet 376. Résumé ↗
La courbe mondiale du paludisme a été cassée
Le taux de mortalité palustre dans le monde, rapporté aux populations exposées, est passé de 28,6 à 13,8 pour 100 000 entre 2000 et 2024. Sur la période, l’Organisation mondiale de la santé estime que 2,3 milliards de cas et 14 millions de décès ont été évités. Le paludisme reste massif — 282 millions de cas et 610 000 morts en 2024 — mais la pente a changé.
Ce n’est pas l’artémisinine seule : moustiquaires, pulvérisation et diagnostic rapide comptent aussi. Mais la diffusion des combinaisons thérapeutiques à base d’artémisinine est mesurable : chez les enfants de moins de cinq ans traités, leur part est passée d’une médiane de 34 % à 68 %. Le comité Nobel, en attribuant le prix 2015 à Tu Youyou, donnait l’ordre de grandeur : plus de 100 000 vies sauvées chaque année pour la seule Afrique.
2000
2024
80 pays d’endémie palustre. OMS, World malaria report 2025.
2005-2011
2017-2024
Valeurs médianes, enquêtes ménages en pays d’endémie. OMS, World malaria report 2025.
Source — Organisation mondiale de la santé (2025), World malaria report 2025. Rapport ↗ · Fondation Nobel (2015), communiqué du prix de physiologie ou médecine. Communiqué ↗
Le criblage au hasard part de plusieurs centaines de milliers d’espèces. Les 122 médicaments végétaux du monde viennent de 94. Ce rétrécissement n’a pas été produit par un laboratoire : il a été produit par des générations d’usage, où chaque plante inefficace a été abandonnée et chaque plante utile transmise. Une pharmacopée n’est pas l’inventaire d’une flore : c’est une flore déjà filtrée.
Les premiers extraits d’armoise obtenus par l’équipe de Tu Youyou étaient d’activité irrégulière. La solution est venue du texte : un manuel d’urgences chinois du IVe siècle prescrit de faire tremper la plante et d’en boire le jus pressé — et ne mentionne aucune chauffe. La molécule était détruite par la chaleur. L’indication ancienne contenait, en creux, la contrainte physico-chimique.
Une plante employée pendant des siècles sur des populations entières a traversé une observation grandeur nature de sa toxicité aux doses usuelles. Ce n’est pas un essai clinique, mais ce n’est pas rien : les produits naturels et leurs dérivés gagnent en part relative à mesure qu’on avance dans les phases d’essai — d’environ 35 % en phase I à 45 % en phase III, l’inverse des composés purement synthétiques.
Ce n’est pas une histoire de coopération équitable. La quinine, le curare et l’artémisinine ont enrichi des industries et des États ; les Quechuas et les peuples amazoniens n’en ont rien perçu. Le protocole de Nagoya, en vigueur depuis 2014, impose désormais consentement préalable et partage des avantages — mais il ne rétroagit pas. Le cas du Hoodia le résume : brevet déposé en 1995 sur une plante coupe-faim utilisée par les San, sans leur consentement ; accord de partage signé huit ans plus tard, à 6 % des redevances, accepté « à contrecœur ». Toutes les plantes traditionnelles ne fonctionnent pas. Dans la seule comparaison directe que nous ayons pu vérifier — 53 espèces du Nordeste brésilien testées contre onze micro-organismes —, la sélection par le savoir local donne 50 % d’extraits actifs contre 36,8 % pour le hasard : un avantage réel, modeste, sur un échantillon trop petit pour conclure. Et le chiffre de 80 % se lit à l’envers du sens intuitif : il dit la part des médicaments retenus qui avaient un antécédent traditionnel, pas la part des plantes traditionnelles qui donnent un médicament. La validation moderne reste indispensable. L’OMS ne soutient pas l’usage de l’armoise en tisane contre le paludisme : la teneur en principe actif y varie trop, ce qui expose à la rechute et accélère les résistances — déjà confirmées en Érythrée, au Rwanda, en Ouganda et en Tanzanie. Isolement, dosage, essai contrôlé, association : cette chaîne n’est pas une formalité ajoutée au savoir autochtone, c’est ce qui lui permet de tenir à l’échelle de centaines de millions de personnes.
- Fabricant, D. S. & Farnsworth, N. R. (2001). The value of plants used in traditional medicine for drug discovery. Environmental Health Perspectives, 109 (suppl. 1), 69-75. Notice ↗
- SEAQUAMAT group (2005). Artesunate versus quinine for treatment of severe falciparum malaria: a randomised trial. The Lancet, 366(9487), 717-725. Article ↗
- Dondorp, A. M., Fanello, C. I., Hendriksen, I. C. E. et coll. (2010). Artesunate versus quinine in the treatment of severe falciparum malaria in African children (AQUAMAT). The Lancet, 376(9753), 1647-1657. Résumé ↗
- Organisation mondiale de la santé (2025). World malaria report 2025. Genève. Rapport ↗
- Wang, J., Xu, C., Wong, Y. K. et coll., avec Tu, Y. (2019). Artemisinin, the Magic Drug Discovered from Traditional Chinese Medicine. Engineering, 5(1), 32-39. Article ↗
- Achan, J., Talisuna, A. O., Erhart, A. et coll. (2011). Quinine, an old anti-malarial drug in a modern world. Malaria Journal, 10, 144. PDF ↗
- Raghavendra, T. (2002). Neuromuscular blocking drugs: discovery and development — trajectoire du curare, du poison de flèche à l’anesthésie. Journal of the Royal Society of Medicine, 95(7), 363-367. Article ↗
- Organisation mondiale de la santé (2019). The use of non-pharmaceutical forms of Artemisia. Position ↗
- Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique. Protocole de Nagoya et étude de cas n° 7 : le développement commercial du Hoodia. PDF ↗
Faire revenir une rivière
Au Rajasthan, l’ingénierie hydraulique avait tranché : les retenues de terre des villages étaient un archaïsme. À partir de 1985, un district a fait le contraire de ce que disait le plan. Cinq rivières saisonnières y coulent aujourd’hui toute l’année. La fiche 03 traitait de la gestion collective de l’eau ; celle-ci porte sur l’ouvrage lui-même.
The Waterman of India — Dr Rajendra Singh
Ankur Didwania, 2018, 14 min 50 — Decode Mediacom.
Le film suit Rajendra Singh sur le terrain, du premier johad recreusé à Gopalpura aux rivières remises en eau. Il montre ce que les chiffres ne montrent pas : des villageois qui creusent eux-mêmes, à la pelle et au panier, une retenue en terre en travers d’un vallon.
Il documente aussi le conflit — l’opposition des exploitants de carrières de marbre, les procès, l’ordre administratif de démolir un ouvrage construit sans autorisation. Restaurer une rivière n’a jamais été un geste consensuel.
Trois chiffres, dont un seul est instrumenté
Les deux premiers chiffres n’ont pas le même statut, et il faut le dire d’emblée : le décompte des ouvrages vient d’enquêtes de l’association ; le taux de recharge vient d’un bassin instrumenté pendant deux moussons par deux hydrologues de l’université de Sydney.
Un premier trou dans la terre, en 1985
Rajendra Singh arrive dans le district d’Alwar en 1985 ; le premier johad est recreusé à Gopalpura. Deux institutions ont instruit le dossier avant de décerner un prix, à seize ans d’écart, et leurs décomptes se recoupent : 4 500 johads en état de fonctionner dans 750 villages en 2001 pour la Fondation Ramon Magsaysay ; 8 600 ouvrages, un millier de villages en 2015 pour le comité du Stockholm Water Prize.
Ce sont des ouvrages déclarés construits, non audités un par un. C’est une limite réelle, et elle ne change pas l’ordre de grandeur : ce district a rebâti, à la main, un réseau hydraulique que l’administration avait cessé d’entretenir.
1985 — arrivée de Tarun Bharat Sangh
2001 — 750 villages
2015 — 1 000 villages
Décomptes retenus par la Fondation Ramon Magsaysay (2001) et par le comité de nomination du Stockholm Water Prize (2015).
Sources — Ramon Magsaysay Award Foundation (2001), citation Rajendra Singh. Citation ↗ · Stockholm Water Foundation (2015), The water man of India wins 2015 Stockholm Water Prize. Communiqué ↗
Sept pour cent de la pluie, rendus à la nappe — et le chiffre ne bouge pas
C’est la seule mesure hydrologique de terrain publiée en revue à comité de lecture sur ce bassin. Claire Glendenning et Willem Vervoort ont instrumenté le bassin de l’Arvari — 476 km², plus de 366 ouvrages — pendant les moussons 2007 (année sèche, 436 mm de pluie) et 2008 (année humide, 714 mm). Sept retenues suivies en six positions du paysage, vingt-neuf puits pour lire la réponse de la nappe.
Résultat : sous les ouvrages, l’infiltration potentielle atteint 12 à 52 mm par jour, dont 3 à 7 mm rejoignent effectivement la nappe — soit 6,6 % de la pluie en 2007 et 7,1 % en 2008. C’est la stabilité qui compte : le dispositif rend la même part de la pluie qu’il pleuve peu ou beaucoup. À l’échelle d’un village, l’effet s’accumule : à Gopalpura, la nappe est remontée de 13,7 m sous la surface en 1987 à 6,7 m en 1996.
2007 — année sèche (436 mm de pluie)
2008 — année humide (714 mm de pluie)
476 km², 366 ouvrages, 7 retenues instrumentées, 29 puits suivis. Glendenning & Vervoort, 2011.
1987, avant les johads
1996, après
Un seul village, relevés de l’association rapportés par The EcoTipping Points Project. Conversion de 45 et 22 pieds. Échantillon local, non représentatif du bassin.
Source — Glendenning, C. J. & Vervoort, R. W. (2011), Hydrological impacts of rainwater harvesting in a case study catchment: The Arvari River, Rajasthan — Part 2, Agricultural Water Management 98(4). Notice ↗
Cinq cours d’eau que l’on croyait morts
L’Arvari, 45 km, coulait quelques semaines après la mousson puis s’asséchait. À mesure que les retenues se multipliaient dans son bassin, elle a cessé de s’arrêter : elle coule toute l’année depuis 1995-1996. Quatre autres cours d’eau du même massif ont suivi — Ruparel, Sarsa, Bhagani-Teldeh, Jahajwali.
Le point important n’est pas le chiffre, c’est sa date : ces cinq rivières sont attestées pérennes par un jury international en 2001, soit six ans après la bascule. Ce n’est pas l’enthousiasme d’une première saison. Le mécanisme est lisible : la rivière n’est plus alimentée par le ruissellement de la mousson, mais par le drainage lent d’une nappe rechargée.
1985
2001 — Arvari, Ruparel, Sarsa, Bhagani-Teldeh, Jahajwali
Fondation Ramon Magsaysay, citation 2001 ; Hussain, Husain & Arif, IAHS Publ. 364, 2014.
Source — Hussain, J., Husain, I. & Arif, M. (2014), Water resources management: traditional technology and communities as part of the solution, IAHS Publ. 364. PDF ↗
C’est une levée de terre en demi-lune, en tête de bassin, faite avec la terre extraite de la cuvette qu’elle ferme. Elle retient la lame de ruissellement le temps qu’elle s’infiltre à travers un fond volontairement perméable. Un grand barrage fait l’inverse : il concentre l’eau en surface, derrière une structure étanche, exposée à l’évaporation. La différence n’est pas de volume, elle est de lieu de stockage — sous terre, et réparti sur tout un bassin.
Un johad n’a ni propriétaire ni exploitant. Il faut le décolmater chaque année avant la mousson, sinon il s’envase et sa capacité d’infiltration disparaît en quelques saisons. L’association en a fait une condition : elle n’apporte sa part de financement qu’à un village dont l’assemblée fonctionne, prend en charge le reste et fournit la totalité de la main-d’œuvre. La compétence mobilisée est autant topographique que sociale.
Le johad n’entrait dans aucune case : il ne produit pas d’électricité, n’alimente pas de périmètre irrigué contractualisé, et sa performance est une infiltration diffuse, difficile à mesurer — les hydrologues qui l’ont étudié le reconnaissent eux-mêmes. Un ouvrage dont on ne sait pas chiffrer le rendement ne se finance pas et ne s’inscrit dans aucun plan. S’y ajoutait une incompatibilité juridique : personne n’était compétent pour en autoriser la construction.
Ce n’est pas de l’eau créée, c’est de l’eau déplacée. C’est la limite la plus sérieuse, et elle vient des hydrologues qui ont mesuré le bassin : au-delà d’un certain seuil, ajouter des ouvrages n’accroît plus la recharge souterraine mais réduit substantiellement l’écoulement de surface. Chaque johad supplémentaire finit par prendre de l’eau à l’aval. Un savoir qui fonctionne en tête de bassin ne se transpose pas à un bassin entier sans arbitrage amont/aval. Plusieurs chiffres emblématiques ne reposent sur aucune mesure indépendante. Le couvert forestier « passé de 7 % à 40 % » circule sans que la méthode de mesure soit jamais explicitée, et nous n’avons trouvé aucune étude de télédétection qui l’établisse. Le décompte des puits et les retours économiques viennent d’enquêtes internes. Une publication rapporte même une nappe passant de 100-120 m à 3-13 m de profondeur, ce qui est hydrogéologiquement invraisemblable : nous ne l’avons pas repris. Restaurer une rivière ne donne aucun droit sur elle. En 1996, l’État du Rajasthan a attribué des contrats de pêche sur l’Arvari sans consulter les villages qui l’avaient remise en eau, et la Haute Cour a jugé que l’État en restait propriétaire. Les conditions géologiques comptent aussi : pente régulière, mousson concentrée, aquifère capable d’absorber puis de restituer lentement.
- Glendenning, C. J. & Vervoort, R. W. (2011). Hydrological impacts of rainwater harvesting (RWH) in a case study catchment: The Arvari River, Rajasthan, India. Part 2: Catchment-scale impacts. Agricultural Water Management, 98(4), 715-730. Notice ↗
- Ramon Magsaysay Award Foundation (2001). Citation for Rajendra Singh. Manille. Citation ↗
- Stockholm Water Foundation (2015). The water man of India wins 2015 Stockholm Water Prize. Communiqué ↗
- Hussain, J., Husain, I. & Arif, M. (2014). Water resources management: traditional technology and communities as part of the solution. IAHS Publication 364, 236-242. PDF ↗
- Batchelor, C. H., Rama Mohan Rao, M. S. & Manohar Rao, S. (2003). Watershed development: A solution to water shortages in semi-arid India or part of the problem? Land Use and Water Resources Research, 3. Notice ↗
- Suutari, A. & Marten, G. Water Warriors: Rainwater Harvesting to Replenish Underground Water (Rajasthan, India). The EcoTipping Points Project. Étude de cas ↗
- Mahapatra, R. (2012). Waters of life. Down To Earth, Centre for Science and Environment. Article ↗
- Council on Energy, Environment and Water. Tarun Bharat Sangh — Johad: Water Conservation, Harvesting and Revitalisation. Étude de cas ↗
Savoir où l’on est sans instrument
Jusque dans les années 1960, une partie de l’érudition occidentale tenait le peuplement du Pacifique pour le fruit de dérives accidentelles : sans compas ni sextant, on ne vise pas une île à quatre mille kilomètres. La démonstration inverse a été faite en mer, avec témoins et dates.
Papa Mau: The Wayfinder
Nāʻālehu Anthony, 2010, 56 min — Palikū Documentary Films / ʻŌiwi TV, production exécutive Merata Mita.
C’est le film que les Hawaïens ont fait sur celui qui leur a rendu leur navigation. Mau Piailug, né sur l’atoll de Satawal en Micronésie, accepta en 1976 de conduire à Tahiti une pirogue et un peuple qu’il ne connaissait pas.
Le film montre l’apprentissage tel qu’il se fait — sur le sable, avec des galets pour figurer les étoiles — et non comme un mystère. Il documente aussi la dette : Mau enseignait à des Hawaïens ce que les Hawaïens avaient cessé de transmettre. La production est entièrement autochtone, hawaïenne et maorie.
Une démonstration, puis une confirmation
Les deux premiers chiffres prouvent que c’est possible. Le troisième, obtenu par une méthode sans rapport avec la voile, prouve que ça a eu lieu.
Trente-quatre jours, et rien à bord pour tricher
La pirogue double Hōkūleʻa quitte Honolua Bay, à Maui, le 1er mai 1976. Aucun instrument de navigation à bord pour l’aller. Le navigateur Mau Piailug tient le cap aux points de lever des étoiles, complétés par le soleil, la lune et la houle. L’équipage aperçoit l’atoll de Mataiva le 1er juin et atteint Papeete le 4 juin — trente-quatre jours après le départ. Plus de dix-sept mille personnes les attendent sur le quai, soit plus de la moitié de la population de l’île.
Il faut dire tout de suite ce que la Polynesian Voyaging Society dit elle-même : seul l’aller fut sans instrument. Mau a quitté le bord à Tahiti et le retour, en vingt-deux jours, s’est fait par des moyens modernes.
Maui → Papeete, à la seule lecture du ciel, de la houle et des oiseaux
le retour, Mau débarqué, effectué par des moyens modernes
équipiers nommés à l’aller — une autre source en compte seize
personnes à l’arrivée sur le quai de Papeete
Source — Finney, B., pour la Polynesian Voyaging Society, 1976: Hawaiʻi to Tahiti and Back. Récit ↗ · Bishop Museum, Hōkūleʻa. Notice ↗
On ne vise pas l’île : on vise une boîte de quatre cents milles
Un atoll ne se voit qu’à sept ou dix milles. Viser une cible de dix milles à deux mille quatre cents milles de distance est hors de portée de tout système, avec ou sans instrument. La méthode consiste donc à ne pas viser l’île : on vise un écran d’îles large de quatre cents milles, entre Manihi dans les Tuamotu et Maupiti dans les îles Sous-le-Vent.
À l’intérieur de cette boîte, les indices s’additionnent : le noddi brun, qui ne s’éloigne guère au-delà de quarante milles de son nid et rentre chaque soir ; la gygis blanche, jusqu’à cent vingt milles ; le nuage arrêté au-dessus d’un relief ; la teinte verte à la base d’un cumulus au-dessus d’un lagon. La cible passe de dix milles à quatre cents.
Écran d’îles visé (Manihi → Maupiti)
Gygis blanche (manu-o-Kū)
Île haute visible à l’œil
Noddi brun (noio)
Atoll bas visible à l’œil
Fourchette de 7 à 10 milles pour l’atoll, ramenée à 8,5 pour l’affichage. Polynesian Voyaging Society, Locating Land.
Sources — Polynesian Voyaging Society, Locating Land. Page ↗ · Thompson, N., On Wayfinding. Texte ↗
Les génomes datent les traversées
Une équipe internationale a reconstruit l’expansion polynésienne à partir des génomes de 430 individus vivants issus de 21 populations insulaires. Le modèle en fondateurs successifs date chaque étape : Rarotonga vers 830, les îles de la Société vers 1050, les Tuamotu vers 1110, les Marquises vers 1140, Rapa Nui vers 1210. Environ trois cent quatre-vingts ans pour relier des archipels séparés par des milliers de kilomètres d’océan vide.
Une méta-analyse indépendante de 1 434 datations radiocarbone donne un cadre compatible, quoique légèrement plus tardif pour la première phase. Les deux méthodes ne coïncident pas exactement — il faut le dire — mais elles concordent sur l’essentiel : ces traversées ont eu lieu entre le IXe et le XIIIe siècle, et les populations sont revenues assez souvent pour que le flux génétique reste traçable.
Rarotonga, îles Cook
îles de la Société
archipel des Tuamotu
Fatu Hiva, Marquises
Rapa Nui, île de Pâques
Cumul de tous les voyages de Hōkūleʻa depuis 1976
Tour du monde Mālama Honua, 2013-2017 — 150 ports, 18 nations
Tour de la Terre par un méridien — repère
Les 21 600 milles nautiques ne sont pas une estimation : c’est la définition du mille nautique, 360° × 60 minutes d’arc. Polynesian Voyaging Society.
Sources — Ioannidis, A. G. et coll. (2021), Paths and timings of the peopling of Polynesia inferred from genomic networks, Nature 597. Texte intégral ↗ · Wilmshurst, J. M. et coll. (2011), High-precision radiocarbon dating shows recent and rapid initial human colonization of East Polynesia, PNAS 108(5). Notice ↗
L’horizon est divisé en trente-deux maisons de 11,25° chacune, groupées en quatre quadrants nommés. Une étoile donnée se lève toujours dans la même maison et se couche dans la maison symétrique : c’est un relèvement fixe. Comme chaque étoile n’est utilisable que quelques heures près de l’horizon, le navigateur en enchaîne une succession — Nainoa Thompson parle de deux cent vingt astres mémorisés. Ce n’est pas un objet, c’est une grille appliquée mentalement à l’horizon — et c’est précisément ce qui la rend enseignable.
Une houle de fond garde sa direction pendant des jours et traverse le compas en diagonale. Le navigateur mémorise l’angle sous lequel chaque train de houle attaque la coque, et, couché dans la pirogue, il le sent dans son corps. Aux îles Marshall, ce savoir a été poussé plus loin : les houles réfractées et réfléchies par une île composent des figures d’interférence qui signalent la terre avant qu’on la voie. Les cartes en bâtonnets en sont le support d’enseignement — elles ne s’emportent pas en mer, elles se mémorisent à terre.
Reste l’estime. Le système carolinien de l’etak suit non pas sa propre progression, mais celle d’une île de référence latérale que l’on fait glisser d’une maison d’étoile à la suivante : chaque nouveau relèvement ouvre une étape, et le voyage se décompose en segments comptables. « Il faut se souvenir en permanence de sa vitesse, de sa direction et du temps écoulé. Tout doit se faire dans la tête. Et il faut s’en souvenir pendant un mois. »
Le navigateur de 1976 n’était pas polynésien, et c’est le fait central. Mau Piailug venait de Satawal, en Micronésie, à plus de cinq mille kilomètres de Hawaï, et pratiquait une tradition carolinienne apparentée mais distincte. S’il a fallu aller le chercher, c’est qu’il n’y avait plus, en 1976, un seul navigateur hauturier vivant à Hawaï : la chaîne de transmission hawaïenne était rompue. Le voyage ne démontre donc pas la survie d’un savoir hawaïen, mais la robustesse d’un savoir océanien conservé ailleurs — assez robuste pour être ré-enseigné à un autre peuple en quelques années. La restitution formelle a eu lieu en mars 2007, à Satawal : Mau y a initié au rang de maître-navigateur cinq Hawaïens et onze Micronésiens. Réussir une traversée ne dit pas comment les anciens faisaient. Hōkūleʻa est une reconstitution informée, non une pirogue archéologique : coques en contreplaqué et fibre de verre, méthode carolinienne du XXe siècle appliquée à une route polynésienne. Le voyage prouve la possibilité, pas l’identité des techniques employées vers l’an mille — ce point-là, la génétique et le radiocarbone le règlent de leur côté. On ne compte pas les pirogues qui ne sont pas arrivées. Un peuplement par vagues successives sur quatre siècles suppose des tentatives sans retour dont il ne reste aucune trace ; le taux de réussite réel est inconnu et probablement inconnaissable. Le renouveau contemporain a lui aussi payé : en 1978, lors du chavirage de la pirogue, l’équipier Eddie Aikau est parti chercher du secours en planche de surf et a disparu en mer. Enfin, ce renouveau est aussi un projet culturel et politique, indissociable de la renaissance hawaïenne des années 1970. Cela n’invalide rien — un fait établi ne cesse pas d’être un fait parce qu’il arrange quelqu’un — mais un dossier honnête ne le présente pas comme une pure entreprise de vérification.
- Finney, B., pour la Polynesian Voyaging Society. 1976: Hawaiʻi to Tahiti and Back. Hawaiian Voyaging Traditions. Récit ↗
- Thompson, N. On Wayfinding. Polynesian Voyaging Society. Texte ↗
- Polynesian Voyaging Society. The Star Compass. Page ↗
- Polynesian Voyaging Society. The Mālama Honua Worldwide Voyage. Page ↗
- Polynesian Voyaging Society. Kū Holo Mau: 2007 Voyage for Mau — initiation au pwo, mars 2007. Page ↗
- Ioannidis, A. G., Blanco-Portillo, J., Sandoval, K. et coll. (2021). Paths and timings of the peopling of Polynesia inferred from genomic networks. Nature, 597(7877), 522-526. Texte intégral ↗
- Wilmshurst, J. M., Hunt, T. L., Lipo, C. P. & Anderson, A. J. (2011). High-precision radiocarbon dating shows recent and rapid initial human colonization of East Polynesia. PNAS, 108(5), 1815-1820. Notice ↗
- Genz, J., Aucan, J., Merrifield, M., Finney, B., Joel, K. & Kelen, A. (2009). Wave Navigation in the Marshall Islands. Oceanography, 22(2), 234-245. PDF ↗
- Goodenough, W. & Thomas, S. D. (1987). Traditional Navigation in the Western Pacific. Expedition Magazine, 29(3), Penn Museum. Article ↗
Des côtes racontées depuis sept mille ans
Une société sans écriture peut-elle archiver ? La question paraît rhétorique jusqu’au moment où l’on va sonder le fond de la mer à l’endroit exact que le récit décrit — et où l’on trouve la colline dont il parle.
World Heritage Nomination — Budj Bim Cultural Landscape
5 min 55 — Gunditj Mirring Traditional Owners Aboriginal Corporation.
La vidéo accompagne la candidature du paysage culturel de Budj Bim au patrimoine mondial, obtenue en 2019. Elle est portée par les Gunditjmara eux-mêmes : ce sont eux qui filment, commentent et présentent leur territoire — les canaux, barrages et pièges à anguilles taillés dans une coulée de lave, exploités depuis au moins six millénaires.
C’est l’illustration directe du propos de cette fiche : le paysage sert de support à la mémoire, et la mémoire de mode d’emploi au paysage.
Trois vérifications, par trois méthodes différentes
Aucune de ces trois vérifications ne repose sur les deux autres. C’est leur convergence, pas leur addition, qui fait la démonstration.
Le récit décrit une colline. La sonde trouve une colline
Un géographe et un linguiste ont réuni des traditions orales aborigènes décrivant, sur 21 sites répartis sur tout le pourtour du continent australien, une mer qui recouvre des terres autrefois sèches. Pour chaque récit, ils comparent le détail géographique donné — une île qui était une colline, un golfe qui était une plaine à lagunes — à la bathymétrie actuelle, puis lisent sur la courbe de remontée post-glaciaire du niveau marin la date à laquelle la mer se trouvait à cette profondeur.
Le corpus se répartit entre 7 250 et 13 070 ans. À vingt-cinq ans par génération, sept mille cinq cents ans font près de trois cents transmissions successives. Le téléphone arabe échouerait au bout de trois.
Région de Cairns, Yidindji — 13 400 à 12 600 ans
Golfe de Spencer, Narrangga — 12 450 à 11 150 ans
Kangaroo Island, Ngarrindjeri — 10 650 à 9 800 ans
Rottnest, Carnac et Garden Islands — 8 900 à 7 500 ans
Ce graphique date l’événement décrit, non le récit lui-même. Valeurs médianes des fourchettes publiées. Nunn & Reid, 2016.
Source — Nunn, P. D. & Reid, N. J. (2016), Aboriginal Memories of Inundation of the Australian Coast Dating from More than 7000 Years Ago, Australian Geographer 47(1). Notice ↗
Une île où le récit avait survécu
L’île de Simeulue se trouve à quarante ou cinquante kilomètres de l’épicentre. Des vagues de plus de dix mètres atteignent le nord de l’île moins de dix minutes après la fin de la secousse. Le relevé de terrain publié dans Earthquake Spectra établit que sept personnes seulement sont mortes sur l’île pour les tsunamis de décembre 2004 et de mars 2005 réunis, sur environ soixante-dix mille habitants.
Tous les survivants interrogés connaissaient le smong : le récit du tsunami du 4 janvier 1907, transmis en comptines, berceuses et récits de veillée, qui prescrit de courir vers les hauteurs après une secousse longue. À la même date, l’enquête ménages menée sur neuf districts sinistrés d’Aceh — 1 653 ménages, 10 063 personnes recensées avant le tsunami — trouve 17 % de morts ou disparus.
Aceh Jaya, côte ouest de Sumatra
Banda Aceh et Aceh Besar
Meulaboh (Aceh Barat et Nagan Raya)
Île de Simeulue — où le smong circulait encore
Les deux mesures ne sont pas strictement homogènes : l’enquête d’Aceh porte sur les seules zones inondées, le chiffre de Simeulue sur l’île entière. Même avec le bilan haut de 44 morts retenu par une autre étude, Simeulue plafonne à 0,06 %. Doocy et coll., 2007 ; McAdoo et coll., 2006.
Sources — McAdoo, B. G., Dengler, L., Prasetya, G. & Titov, V. (2006), Smong: How an Oral History Saved Thousands on Indonesia’s Simeulue Island, Earthquake Spectra 22(S3). Article ↗ · Doocy, S. et coll. (2007), Tsunami mortality in Aceh Province, Indonesia, Bulletin of the World Health Organization 85(4). PDF ↗
Les récits disent 1701. Le Japon dit le 26 janvier 1700
Sur la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord, une équipe conduite par la sismologue Ruth Ludwin a rassemblé 40 récits autochtones issus de 32 sources indépendantes évoquant des secousses et des inondations marines. Neuf contiennent assez d’information généalogique pour être datés : toutes les estimations couvrent l’intervalle 1690-1715, et la moyenne des médianes donne 1701.
Or la date exacte du dernier grand séisme de la zone de subduction de Cascadia — 21 heures, le 26 janvier 1700 — a été établie indépendamment par les archives japonaises d’un tsunami « orphelin », puis confirmée à l’année près par la dendrochronologie des cèdres tués par l’affaissement du sol. Deux systèmes d’archivage sans aucun contact ont produit la même date.
récits autochtones rassemblés sur la côte de Cascadia
sources indépendantes les uns des autres
assez précis généalogiquement pour être datés
l’intervalle que couvrent toutes les estimations
Source — Ludwin, R. S. et coll. (2005), Dating the 1700 Cascadia Earthquake: Great Coastal Earthquakes in Native Stories, Seismological Research Letters 76(2). PDF ↗
Une histoire n’appartient pas à celui qui la raconte : sa transmission est un devoir attaché à une position de parenté, et d’autres positions ont le droit et l’obligation de la contrôler. Le récit n’est pas transmis en ligne droite d’un père à un fils, mais devant des témoins qui ont reçu la version antérieure et sont fondés à corriger. C’est une redondance structurelle — l’équivalent social d’un code correcteur d’erreurs.
Aucun de ces récits n’est abstrait. Ils disent : cette île était une colline, ce golfe était une plaine à lagunes. L’objet géographique est présent, visible, nommé : il rappelle en permanence le récit qui lui est attaché et rend une dérive silencieuse coûteuse — altérer l’histoire, c’est se contredire devant le terrain. C’est cette propriété qui rend la datation possible : la description est assez précise pour qu’on aille sonder le point décrit.
Un manuscrit non recopié se perd aussi sûrement qu’une histoire non racontée. Ce qui préserve l’information, dans les deux cas, c’est une institution qui organise sa réplication et sanctionne les écarts. Les sociétés dont il est question ici ont bâti cette institution sur la parenté et le territoire plutôt que sur le parchemin. À Simeulue, la forme est plus légère mais de même nature : comptines et refrains, formes brèves et rythmées, apprises avant d’être comprises — donc résistantes à la paraphrase.
On ne date pas le récit, on date l’événement qu’il décrit. Rien, dans les méthodes employées, ne date la narration elle-même. On date la configuration géographique décrite, en supposant que le récit s’est formé au moment où cette configuration a disparu. C’est une inférence, et elle comporte un risque de circularité : on choisit sur la courbe des niveaux marins le moment qui correspond au récit, puis on présente la correspondance comme une confirmation. Les fourchettes publiées sont larges — souvent mille à mille cinq cents ans — précisément pour cette raison. La communauté scientifique est divisée, et le dire fait partie du dossier. L’historien David Henige soutient que les traditions orales ne survivent guère intactes au-delà de huit cents ans. L’archéologue Peter Hiscock juge le travail « fantasque et non crédible » et lui reproche de présupposer des sociétés aborigènes isolées et inchangées pendant cinquante mille ans. À l’inverse, Elizabeth Barber rappelle que des traditions attestées ailleurs renvoient à des événements vérifiés vieux de trois à cinq mille ans. Toutes les traditions orales ne sont pas des archives, et on ne compte que les succès. Simeulue est célèbre parce que l’île a eu raison ; on ne dénombre pas les traditions qui se sont tues ou trompées. Et même à Simeulue, le récit n’explique pas tout : d’autres chercheurs invoquent une « sous-culture du désastre » plus large — implantation des villages, relief abrupt offrant des hauteurs immédiatement accessibles, brièveté du délai entre la secousse et la vague. Le récit est une condition nécessaire, pas suffisante. Enfin, les chiffres qui circulent sur les Moken des îles Surin ne sont adossés à aucune source primaire vérifiable : nous ne les avons pas repris.
- Nunn, P. D. & Reid, N. J. (2016). Aboriginal Memories of Inundation of the Australian Coast Dating from More than 7000 Years Ago. Australian Geographer, 47(1), 11-47. Notice ↗
- Reid, N. J., Nunn, P. D. & Sharpe, M. (2014). Indigenous Australian Stories and Sea-Level Change. Proceedings of the 18th FEL Conference, 82-87. Notice ↗
- McAdoo, B. G., Dengler, L., Prasetya, G. & Titov, V. (2006). Smong: How an Oral History Saved Thousands on Indonesia’s Simeulue Island during the December 2004 and March 2005 Tsunamis. Earthquake Spectra, 22(S3), 661-669. Article ↗
- Doocy, S., Rofi, A., Moodie, C. et coll. (2007). Tsunami mortality in Aceh Province, Indonesia. Bulletin of the World Health Organization, 85(4), 273-278. PDF ↗
- Rahman, A., Sakurai, A., Sutton, S. et coll. (2022). Smong means more than tsunami: The understanding of tsunami in the Indonesian context. E3S Web of Conferences, 340, 03010. PDF ↗
- Gaillard, J.-C., Clavé, E., Vibert, O. et coll. (2008). Ethnic groups’ response to the 26 December 2004 earthquake and tsunami in Aceh, Indonesia. Natural Hazards, 47(1), 17-38. Article ↗
- Ludwin, R. S., Dennis, R., Carver, D. et coll. (2005). Dating the 1700 Cascadia Earthquake: Great Coastal Earthquakes in Native Stories. Seismological Research Letters, 76(2), 140-148. PDF ↗
- Matchan, E. L., Phillips, D., Jourdan, F. & Oostingh, K. (2020). Early human occupation of southeastern Australia: New insights from ⁴⁰Ar/³⁹Ar dating of young volcanoes. Geology, 48(4), 390-394. Notice ↗
- Bower, B. (2015). Handed-down tales tell of ancient sea level rise — les objections de Henige, Hiscock et Barber. Science News. Article ↗
Le dernier mot n’appartient pas à l’expert
Dans beaucoup de sociétés à délibération longue, le spécialiste expose mais ne tranche pas : l’assemblée décide, et elle y met le temps qu’il faut. Chez nous, on a recommencé à tirer des citoyens au sort pour arbitrer des questions difficiles. Ce que ça produit a été mesuré, groupe témoin à l’appui.
Aluna : la mise en garde écologique des Kogis
Alan Ereira, 2012, 1 h 29 — Aluna The Movie / Sunstone Films, version française intégrale.
Vingt-deux ans après un premier film tourné pour la BBC, les Kogis de la Sierra Nevada de Santa Marta reprennent l’initiative : ils forment leur propre équipe de tournage et décident du dispositif du film.
Ce qui nous intéresse ici n’est pas le message écologique mais la forme de la décision : des mámas qui ne tranchent pas seuls, qui consultent, qui reviennent, et une parole collective qui prend son temps avant de se fixer. C’est un document réalisé avec les intéressés, non sur eux.
Ce que la délibération déplace — et ce qu’elle ne déplace pas
Les deux premiers chiffres disent que ça marche. Le troisième dit à quelle condition : une assemblée sans débouché institutionnel ne change rien.
Deux fois, une assemblée tirée au sort a précédé un référendum
En 2013, une convention constitutionnelle de 66 citoyens tirés au sort, 33 parlementaires et un président indépendant recommande d’ouvrir le mariage civil aux couples de même sexe. Le référendum du 22 mai 2015 l’approuve à 62,07 %.
En 2016-2017, une assemblée citoyenne de 99 citoyens tirés au sort siège cinq week-ends sur l’article constitutionnel interdisant l’avortement, reçoit plus de douze mille contributions du public, et vote à 87 % contre son maintien. Une commission parlementaire mixte reprend le dossier, recommande l’abrogation, et le référendum du 25 mai 2018 l’approuve à 66,4 %, avec 64,13 % de participation.
Ce qui rend le cas irlandais démonstratif n’est pas la vertu propre de l’assemblée : c’est le chaînage institutionnel explicite — assemblée, puis commission parlementaire, puis référendum. Chaque maillon avait une obligation de réponse.
Assemblée citoyenne 2017 — 79 voix contre 12, sur 91 votants
Référendum du 25 mai 2018 — 2,16 million de votants
Convention constitutionnelle 2013 — 79 voix contre 18
Référendum du 22 mai 2015 — 1,95 million de votants
Attention : les bases ne sont pas comparables — le vote de 91 délibérants n’a pas le même sens que celui de deux millions d’électeurs. Le graphique montre une séquence, pas une équivalence.
Sources — The Citizens’ Assembly (2017), First Report and Recommendations: The Eighth Amendment of the Constitution. PDF ↗ · Referendum Ireland, résultats officiels du 25 mai 2018. Résultats ↗
Quatre jours de discussion, et la ligne de fracture recule
C’est la preuve la plus solide du dossier, parce qu’elle isole l’effet propre de la délibération. En septembre 2019, à Dallas, 526 électeurs tirés au sort dans un échantillon probabiliste national ont délibéré quatre jours sur documents relus par un comité bipartisan, en petits groupes modérés, face à des experts contradictoires. 844 autres formaient le groupe témoin, sans délibération.
Sur les 26 propositions les plus polarisées, 22 ont vu républicains et démocrates se rapprocher, dont 19 de façon statistiquement significative. Et la mesure la plus parlante n’est pas sur les opinions mais sur le regard porté sur l’autre camp : la sympathie déclarée envers le parti adverse gagne 13,1 points chez les démocrates et 14,5 points chez les républicains. Le groupe témoin ne bouge pratiquement pas.
Démocrates → Républicains
Républicains → Démocrates
526 délibérants, 844 témoins. Échantillon probabiliste national stratifié. Écarts de 13,07 et 14,47 points, p < 0,001. Fishkin, Siu, Diamond & Bradburn, 2021.
Source — Fishkin, J., Siu, A., Diamond, L. & Bradburn, N. (2021), Is Deliberation an Antidote to Extreme Partisan Polarization? Reflections on America in One Room, American Political Science Review 115(4). Texte intégral ↗
Cent cinquante personnes, neuf mois, cent quarante-neuf propositions — et 3,3 sur 10
La Convention citoyenne pour le climat a réuni 150 personnes tirées au sort — 255 000 appels téléphoniques pour les recruter — pendant neuf mois, d’octobre 2019 à juin 2020. Elle a adopté 149 propositions réparties en 43 objectifs. Le gouvernement déclare en avoir retenu 146.
Le 28 février 2021, les membres se sont réunis pour noter la reprise de leurs travaux. Aucun des six thèmes n’atteint la moyenne. Appréciation générale : 3,3 sur 10. Capacité des mesures à atteindre l’objectif de baisse de 40 % des émissions : 2,5. De son côté, le Haut Conseil pour le climat a jugé non étayée l’affirmation gouvernementale selon laquelle la loi issue de la Convention sécuriserait « entre la moitié et les deux tiers du chemin ».
La moyenne — repère
Gouvernance
Consommer
Se déplacer, se nourrir, produire
Se loger
Appréciation générale
Atteinte de l’objectif de − 40 %
Vote des membres réunis en visioconférence le 28 février 2021. Seule note au-dessus de la moyenne, non représentée ici : la réforme de l’article premier de la Constitution, 6,1.
Sources — CESE (2020), Les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, rapport final. PDF ↗ · Haut Conseil pour le climat (2021), Avis sur le projet de loi Climat et résilience. PDF ↗
Un résultat formel établi par Lu Hong et Scott Page : un groupe de résolveurs pris au hasard dans une large population peut surpasser un groupe composé des meilleurs, dès lors que le problème est difficile. La raison est simple — les meilleurs se ressemblent, ont été sélectionnés par le même filtre, appliquent les mêmes heuristiques et s’arrêtent aux mêmes impasses. Ce n’est pas un plaidoyer contre l’expertise : c’est une thèse sur sa place dans la chaîne de décision.
L’élection produit des candidats, donc des campagnes, donc des financeurs, donc des dettes. Le tirage au sort casse cette chaîne aux deux bouts : rien à obtenir en amont puisqu’on n’a pas postulé, rien à préserver en aval puisqu’il n’y a pas de réélection. Athènes, les républiques italiennes et l’Aragon médiéval l’ont pratiqué à grande échelle, toujours pour la même fonction : soustraire une décision à ceux qui ont un intérêt permanent à la contrôler.
L’architecture est toujours la même : les experts exposent, sur documents relus contradictoirement, avec droit de questionner ; les citoyens arbitrent. La variable décisive est le temps — cinq week-ends en Irlande, neuf mois en France, mandats de dix-huit mois en Belgique germanophone. C’est ce temps qui permet le mouvement mesuré à Dallas. Un avis d’expert isolé n’a pas cette propriété, non parce qu’il serait moins juste, mais parce qu’il ne déplace rien chez ceux qui devront vivre avec la décision.
Une assemblée citoyenne n’est pas une assemblée kogi. Ce qui est attesté chez les Kogis : la maison cérémonielle est le lieu où l’on se réunit, y compris la nuit, pour discuter des affaires du village ; les mámas détiennent un savoir spécialisé transmis par un long apprentissage ; les décisions importantes passent par une consultation collective ; le système est inscrit depuis 2022 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Ce qui relève de l’interprétation, et que nous n’affirmons pas : qu’on délibérerait « jusqu’à ce qu’un accord tienne », ou qu’il existerait une règle de consensus formalisée. Une différence de nature demeure : la décision kogi est encadrée par la Loi d’Origine et par l’autorité des mámas — ce n’est ni un tirage au sort ni une procédure égalitaire au sens moderne. Le rapprochement porte sur un point précis, le spécialiste ne tranche pas seul, et sur rien d’autre. Précaution supplémentaire : l’ethnographie de référence date des années 1950 et une abondante littérature romancée s’est greffée dessus. Les recommandations sont rarement contraignantes. L’OCDE, qui a recensé 289 processus délibératifs jusqu’en 2019 puis plus de 600 depuis, ne dispose d’aucun taux de reprise consolidé — elle indique seulement que « dans la plupart des cas » au moins la moitié des contributions est mise en œuvre, ce qui n’est pas une mesure. Il n’existe donc pas, à ce jour, de preuve quantitative robuste que les assemblées citoyennes changent les politiques publiques. L’Irlande est l’exception documentée, et elle tient au chaînage institutionnel, pas à la vertu de l’assemblée. Le cadrage est le vrai levier de manipulation. Une assemblée délibère sur la question qu’on lui pose, à partir des documents qu’on lui remet et des intervenants qu’on lui présente : qui contrôle ces trois entrées contrôle largement la sortie. S’ajoutent des biais de participation et d’attrition — 255 000 personnes appelées pour retenir 150 volontaires en France, 91 votants pour 99 membres en Irlande. Le groupe qui délibère n’est jamais exactement celui qui a été tiré au sort.
- The Citizens’ Assembly (2017). First Report and Recommendations of the Citizens’ Assembly: The Eighth Amendment of the Constitution. Dublin. PDF ↗
- Referendum Ireland (2018). Résultats officiels du référendum du 25 mai 2018. Résultats ↗
- Referendum Ireland (2015). Résultats officiels du référendum du 22 mai 2015. Résultats ↗
- Fishkin, J., Siu, A., Diamond, L. & Bradburn, N. (2021). Is Deliberation an Antidote to Extreme Partisan Polarization? American Political Science Review, 115(4), 1464-1481. Texte intégral ↗
- CESE (2020). Les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, rapport final. PDF ↗
- Haut Conseil pour le climat (2021). Avis portant sur le projet de loi « Climat et résilience ». PDF ↗
- OCDE (2020). Innovative Citizen Participation and New Democratic Institutions: Catching the Deliberative Wave. Paris. Rapport ↗
- Parlement de la Communauté germanophone de Belgique (2019). Décret du 25 février 2019 instaurant un dialogue citoyen permanent. Page ↗
- Landemore, H. (2020). Open Democracy: Reinventing Popular Rule for the Twenty-First Century. Princeton University Press. Notice ↗
- UNESCO (2022). Système ancestral de connaissances des quatre peuples autochtones de la Sierra Nevada de Santa Marta — liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Notice ↗
Retirer une variable pour voir ce qu’elle produisait
Certaines sociétés font circuler des biens sans monnaie d’échange généralisée. Les observer revient à retirer l’argent d’un système social et à regarder ce qui tient encore. Chez nous, on peut faire l’expérience symétrique : en remettre, sans condition, et mesurer.
Pygmées Baka, le grand virage
Laurent Maget, 2013 — IRD et CNRS Images. Version mise en ligne par le Musée de l’Homme, 1 h 08.
Dans l’est du Cameroun, les Baka se sont regroupés au bord de la route, à l’orée d’une forêt qui recule. Chasseurs-cueilleurs semi-nomades sédentarisés, ils entrent en quelques années dans une économie monétaire pour laquelle rien ne les avait préparés.
Une équipe du CNRS et de l’IRD a passé six ans dans le village de Moangue-Le Bosquet. Le film montre précisément ce que cette fiche cherche à établir : non pas une société du don idéalisée, mais le moment de bascule où l’argent arrive — avec ce qu’il apporte et ce qu’il désorganise.
Trois manipulations de la même variable
Le premier chiffre observe des sociétés où l’argent pèse peu. Les deux autres mesurent, par tirage au sort, ce que produit l’arrivée d’argent sans condition.
Ce qu’on offre à un inconnu dépend de la façon dont on produit sa nourriture
Douze anthropologues ont appliqué le même jeu dans quinze sociétés à petite échelle de douze pays : chasseurs-cueilleurs, horticulteurs sur brûlis, pasteurs nomades, agriculteurs sédentaires. Un joueur reçoit l’équivalent d’une à deux journées de salaire local et propose un partage anonyme à un second, qui peut accepter — les deux sont payés — ou refuser — les deux repartent sans rien. L’homo economicus offrirait le minimum.
Le résultat n’est pas que ces sociétés seraient plus généreuses en bloc. C’est que l’écart entre elles est énorme — de 0,26 à 0,58 de l’enjeu — et qu’il est prévisible : deux variables structurelles, le degré d’intégration au marché et l’importance de la coopération dans la production quotidienne, expliquent à elles seules 68 % de la variance. Les Machiguenga du Pérou, horticulteurs autosuffisants au niveau de la famille, offrent 0,26. Les Lamalera d’Indonésie, dont la chasse à la baleine exige la coordination de douze rameurs et se partage selon un code précis, offrent 0,58 — plus de la moitié.
Machiguenga, Pérou — horticulteurs, production familiale
Hadza, Tanzanie — petit campement
Hadza, Tanzanie — grand campement
Étudiants des sociétés industrielles — repère
Aché, Paraguay — partage de viande quasi intégral
Lamalera, Indonésie — chasse coordonnée à douze
Protocole identique partout, jeu anonyme et non répété, enjeu calibré sur un à deux jours de salaire local. Henrich et coll., 2001.
Source — Henrich, J., Boyd, R., Bowles, S., Camerer, C., Fehr, E., Gintis, H. & McElreath, R. (2001), In Search of Homo Economicus: Behavioral Experiments in 15 Small-Scale Societies, American Economic Review 91(2). PDF ↗
Le revenu de base ne réduit pas le travail : il en change la nature
Essai randomisé au niveau du village, dans l’ouest du Kenya. 295 villages répartis par tirage au sort en quatre groupes : témoin, revenu de base sur douze ans, revenu de base sur deux ans, versement unique d’environ 500 dollars. Environ 23 000 adultes reçoivent 0,75 dollar par jour, individuellement et sans condition.
L’offre de travail totale ne diminue pas — l’écart n’est distinguable de zéro dans aucun des trois bras. Mais elle se déplace : l’emploi salarié recule d’une centaine d’heures par an et l’auto-emploi non agricole progresse d’autant. Et les revenus nets des entreprises du village quasi doublent dans le bras long terme comme dans celui du versement unique. Le bras court terme, qui avait pourtant reçu le même capital cumulé à ce stade, ne bouge pas : c’est la certitude de la durée, pas le montant, qui fait la différence.
Groupe témoin
Revenu de base court terme — 2 ans, écart non significatif
Revenu de base long terme — 12 ans
Versement unique — environ 500 $
Agrégats au niveau du village, en dollars. 295 villages, environ 23 000 adultes éligibles. Enquête finale d’octobre 2019 à janvier 2020. Banerjee, Faye, Krueger, Niehaus & Suri, 2023.
Source — Banerjee, A., Faye, M., Krueger, A., Niehaus, P. & Suri, T. (2023), Universal Basic Income: Short-Term Results from a Long-Term Experiment in Kenya. Document de travail ↗
En Finlande, l’emploi bouge à peine. Le reste bouge beaucoup
2 000 chômeurs tirés au sort ont reçu 560 euros par mois, nets d’impôt, sans condition et sans obligation de recherche d’emploi, du 1er janvier 2017 au 31 décembre 2018. Sur douze mois de référence, ils ont travaillé 78 jours contre environ 72 pour le groupe témoin : six jours d’écart, un effet marginal.
L’enquête de fin d’expérience raconte autre chose. Détresse psychique déclarée : 16,6 % contre 25,0 %. Satisfaction de vie : 7,3 contre 6,8. Confiance en son propre avenir : 58,2 % contre 46,2 %. Ce que le transfert achète n’est pas d’abord de l’activité — c’est de la sécurité.
Jours d’emploi sur douze mois
Détresse psychique déclarée
Confiance en son propre avenir
Emploi : registres administratifs. Bien-être : enquête de fin d’expérience, taux de réponse 23 %, sans enquête de référence. La valeur de 72 jours est déduite de l’écart publié de 6 jours. Ministère finlandais des Affaires sociales et VATT, 2020.
Source — Ministère finlandais des Affaires sociales et de la Santé (2020), Results of the basic income experiment. Communiqué ↗ · VATT (2020). Communiqué ↗
La prise d’un chasseur est un événement à très forte variance : de longues séries bredouilles, puis une carcasse trop grande pour une famille et qui se conserve mal. Le partage obligatoire transforme cette loterie individuelle en revenu collectif lissé. Il fait trois choses que nos institutions ont séparées : il assure contre l’aléa, il entretient le lien avec ceux dont on aura besoin demain, et il produit du statut. Les mesures donnent l’ordre de grandeur : chez les Aché et les Hiwi, les femmes cèdent environ 55 % de tout ce qu’elles collectent.
Là où la variance est forte et le stockage impossible, la part marginale d’une grosse prise vaut beaucoup plus dans la main de celui qui n’a rien mangé depuis trois jours. Partager n’est pas un sacrifice, c’est un échange favorable aux deux parties à travers le temps. La contrepartie logique : un système d’assurance sans obligation est un système où les bons risques sortent. D’où le fait que ces sociétés punissent la rétention — moquerie, réputation, mise à l’écart — bien plus durement qu’elles ne récompensent la générosité. La corrélation entre ce qu’un foyer donne et ce qu’il reçoit est de 0,46 pour la viande chez les Hadza : ce n’est pas de l’altruisme, c’est un compte tenu de mémoire.
L’argent résout trois problèmes que le don ne résout pas : il rend les choses comparables, il rend l’échange différé et transférable, et il permet d’échanger avec des inconnus. Le prix de ces trois gains est le même : le règlement éteint l’obligation. Une dette payée est une relation refermée ; un don rendu est une relation qui continue. Le contre-intuitif, mesuré : l’intégration au marché ne détruit pas la norme de partage, elle la déplace — les sociétés les plus intégrées offrent davantage à un inconnu anonyme, parce qu’elles ont appris une norme d’équité valable hors du cercle des proches.
Ce n’est pas la preuve qu’une société sans monnaie serait un paradis égalitaire. Chez les Au et les Gnau de Papouasie-Nouvelle-Guinée, les offres généreuses sont rejetées dans 40 % des cas : accepter beaucoup, c’est se placer en dépendance. Le don obligatoire crée des dettes, des créanciers et des débiteurs, et les compétitions de générosité — le potlatch en est le cas d’école — servent à écraser un rival. Retirer la monnaie ne retire ni la dette, ni la contrainte, ni l’inégalité : cela en change l’unité de compte. Le revenu de base n’est pas l’équivalent moderne du don. Un virement mensuel est anonyme, unilatéral et n’appelle aucun retour : ni donateur identifiable, ni relation, ni obligation de rendre. Les essais du Kenya et de Finlande mesurent ce que produit l’accès inconditionnel à de la liquidité, pas la réactivation d’une économie du don. Ce sont deux manières distinctes de manipuler la même variable, non deux versions du même dispositif. Les résultats sont de court terme et fragiles. L’article kényan s’intitule lui-même « résultats de court terme » : il mesure deux ans d’un dispositif prévu pour douze. L’expérience finlandaise n’a pas d’enquête de référence, son taux de réponse est différentiel — 31 % chez les bénéficiaires contre 20 % chez les témoins — et une réforme concurrente de l’assurance chômage brouille l’interprétation de l’effet emploi ; les institutions finlandaises le disent elles-mêmes. Enfin, méfiance sur le récit lui-même : la thèse selon laquelle le troc généralisé serait un mythe repose sur une base ethnographique solide mais reste contestée sur son versant théorique. Le débat n’est pas tranché, et ces sociétés ne sont pas des états antérieurs de la nôtre : ce sont des sociétés contemporaines, prises dans des rapports de force contemporains.
- Henrich, J., Boyd, R., Bowles, S., Camerer, C., Fehr, E., Gintis, H. & McElreath, R. (2001). In Search of Homo Economicus: Behavioral Experiments in 15 Small-Scale Societies. American Economic Review, 91(2), 73-78. PDF ↗
- Banerjee, A., Faye, M., Krueger, A., Niehaus, P. & Suri, T. (2023). Universal Basic Income: Short-Term Results from a Long-Term Experiment in Kenya. Document de travail ↗
- GiveDirectly (2023). Early findings from the world’s largest UBI study. Synthèse ↗
- Ministère finlandais des Affaires sociales et de la Santé (2020). Results of the basic income experiment: small employment effects, better perceived economic security and mental wellbeing. Communiqué ↗
- VATT Institute for Economic Research (2020). Communiqué sur les résultats finaux de l’expérience de revenu de base. Communiqué ↗
- Gurven, M. (2004). To give and to give not: The behavioral ecology of human food transfers. Behavioral and Brain Sciences, 27(4), 543-560. PDF ↗
- Dwyer, R., Palepu, A., Williams, C., Daly-Grafstein, D. & Zhao, J. (2023). Unconditional cash transfers reduce homelessness. PNAS, 120(36). PDF ↗
- Mauss, M. (1923-1924). Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. L’Année Sociologique. Texte intégral ↗
- Selgin, G. (2016). The Myth of the Myth of Barter — la contradiction argumentée à la thèse de Graeber. Cato Institute. Article ↗
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