Expédition en préparation
Une femme âgée pose la pointe sur le tissu. Pas de modèle, pas de crayon, pas de repère tracé. Elle ne lève pas la main. La ligne part, tourne, se replie sur elle-même et se referme exactement là où il fallait.
À côté d’elle, sa petite-fille de seize ans essaie de suivre. Sa ligne tremble.
Ce plan dure trente secondes. Il contient tout ce que nous allons chercher.
Ce qui se joue
Le kené n’est écrit nulle part. Pas de manuel, pas d’archive, pas de fichier. Il passe d’une main à une autre main — ou il ne passe pas. C’est vrai du dessin, c’est vrai de la terre, des plantes, des chants, de la langue : une mémoire entière tient dans un petit nombre de gestes vivants. Et un geste ne se conserve pas. Il se refait, ou il s’efface.
C’est une disparition sans bruit. Personne ne la filme, parce qu’il n’y a rien à filmer : pas d’incendie, pas d’effondrement, pas de date. Juste, une année après l’autre, une main de moins qui sait, et une main de plus qui n’a pas eu le temps d’apprendre. Nous venons filmer le moment exact où la ligne passe encore.
Bassin de l’Ucayali, Amazonie péruvienne
Shipibo-Konibo — environ 33 000 personnes
10 jours, dont 6 de tournage effectif
Novembre ou mai — à confirmer
4 personnes, matériel apporté de France
Le peuple, avant nous
Avant de partir, regarder. Ce reportage de la télévision publique péruvienne est consacré au kené, l’art des lignes et des formes — celui-là même que nous allons filmer se transmettre.
Costumbres — « Kene, saber de lineas y formas », TV Peru, 2017, 48 minutes, en espagnol. Le savoir artisanal des femmes shipibas, son lien avec la cosmovision et la transmission : le trace du dessin, la ceramique, les ecorces a teinture, l’apprentissage aupres des ainees. Voir sur YouTube — cette video est aussi versee dans les ressources de la plateforme, avec ses reperes temporels.
Le hors-champ
Pendant que la maestra trace, autre chose avance. Ce n’est pas un adversaire : c’est un front. Cinq forces, toutes réelles, toutes documentées, toutes en marche sur le même fleuve.
La terre qu’on vend
À quelques heures de Pucallpa, une communauté shipibo-konibo se bat depuis dix ans contre l’avancée des plantations de palmier à huile sur son territoire coutumier : milliers d’hectares défrichés, titre foncier réclamé et jamais obtenu, défenseurs menacés et agressés. Quand la forêt recule, ce ne sont pas seulement des arbres qui partent. C’est la chacra, l’écorce à teinture, l’argile de la berge — la matière même des gestes que nous filmons.
Les pistes dans la forêt
Une enquête de décembre 2024 a recensé 45 pistes d’atterrissage clandestines dans le seul département d’Ucayali, plusieurs à l’intérieur de concessions forestières légales, au service du trafic. Une seule province, Tahuanía, concentre 57 % de la coca de la région — 1 909 hectares. Ce n’est pas un décor de scénario : c’est ce qui décide, très concrètement, où l’on peut aller filmer et où l’on ne va pas.
Les dragues et le mercure
L’orpaillage illégal est arrivé dans les rivières d’Ucayali. Sur le río Aguaytía, les opérations de 2025 et 2026 ont mis au jour dragues, mercure et réseaux organisés. Le mercure ne reste pas dans l’eau : il monte dans le poisson, et le poisson est le repas quotidien. C’est ici que la pression cesse d’être une abstraction — elle entre dans l’assiette.
Infobae Perú · Latina Noticias · La República, 2025-2026
La ville
Pucallpa est à quelques heures de pirogue. Il y a le salaire, le lycée, le réseau, le téléphone. Chaque famille pose la même équation, et la pose à voix basse : rester ou partir. C’est exactement la question que nous poserons à deux adolescents, face caméra, sans leur souffler la réponse.
L’écran
Le motif, lui, voyage très bien. Le kené est reconnu patrimoine culturel de la nation péruvienne — cela n’a pas empêché qu’il soit photographié, vectorisé, imprimé sur des tissus et vendu dans des collections de mode sans celles qui le tracent. Le dessin se numérise en une seconde. Le savoir qui le produit, non.
Ministerio de Cultura del Perú, 2008 · presse péruvienne, 2024
Le paradoxe tient en une phrase : le motif n’a jamais été aussi visible, et le savoir jamais aussi fragile.
Cinq savoirs, filmés de bout en bout
Chaque savoir-faire est filmé entier, du premier geste au dernier, avec une transmettrice et une apprenante identifiées à l’avance. Pas d’illustration : la chaîne complète.
Le kené — le dessin
Le tracé à main levée sur le tissu, sans modèle ni repère. La broderie, la peinture, l’application du motif. Macro sur l’aiguille, les mains superposées, les regards qui vérifient. Une maestra reconnue, une jeune apprenante.
La céramique — la terre
L’argile prélevée au bord du fleuve à l’aube. Le montage au colombin. Le polissage à la pierre. Puis, en fin de journée, la cuisson à ciel ouvert : feu, fumée, terre qui change de couleur. La séquence la plus spectaculaire du film — et la plus risquée, parce qu’une pièce peut éclater.
Les plantes et les teintures
La marche vers la chacra et la lisière. La récolte des écorces. Le bain de teinture qui chauffe. Le tissu qui prend la couleur. Le séchage au vent. Volet végétal domestique et tinctorial : le champ rituel n’est pas l’objet de ce repérage.
La langue et le chant
L’école bilingue : le shipibo au tableau, les cahiers, la cour. Les chants qui accompagnent le geste et le travail. Et le soir, les enfants qui rentrent à pied vers les maisons — plan long, sans commentaire.
L’eau et la forêt — la pêche, la chasse
Le savoir le plus ancien, et celui que rien ne protège. Lire le fleuve. Savoir où le poisson se tient à l’étiage et où il passe en crue. Poser un filet, lire une trace sur la berge. Une connaissance qui ne s’enseigne qu’en la faisant, à l’aube, en silence.
C’est aussi le point où les pressions deviennent physiques : un fleuve dragué, un poisson chargé de mercure, une forêt qui recule. Filmer la pêche, c’est filmer l’endroit exact où l’économie mondiale touche l’assiette d’une famille. À valider avec la communauté.
Le fleuve décide
Personne ne fixe le calendrier de ce tournage : l’Ucayali le fixe. Entre la crue et l’étiage, onze mètres d’amplitude à Pucallpa — la hauteur d’un immeuble de trois étages, qui monte et redescend chaque année.
De novembre à avril, maximum entre février et avril. On circule partout, on filme sous la pluie.
De mai à octobre, au plus bas de juillet à septembre. Les berges apparaissent, l’argile est accessible, le poisson se concentre — et certains bras deviennent infranchissables.
Novembre ou mai. Deux films différents selon le mois. Le choix se fera avec la communauté, sur son calendrier à elle.
Nos règles de travail
Elles ne sont pas un supplément d’âme. Ce sont elles qui rendent les images possibles.
- Rien ne se tourne avant le oui de l’assemblée. Les premiers jours se passent sans caméra.
- Chaque autorisation est traduite et lue à voix haute en shipibo, par une personne de confiance.
- Personne ne travaille gratuitement devant la caméra. Le temps donné est un temps payé.
- Les matériaux des ateliers filmés sont fournis par nous : tissu, fils, argile, colorants.
- Ce qui est fabriqué devant nous reste à celles qui l’ont fabriqué. On ne repart pas avec la pièce.
- Les motifs appartiennent à celles qui les tracent — et le film le dira, à l’écran.
- Nous montrons les images avant de repartir. Une copie du film et un jeu de photographies restent à la communauté.
- Ce qui ne se filme pas ne se filme pas. Le domaine rituel n’entre pas dans ce repérage.
Ce que nous rapporterons
Huit entretiens. Quatre — peut-être cinq — chaînes de transmission filmées entières. Une série de portraits face caméra. Un fonds d’ambiances : la pluie, les insectes, le moteur de pirogue, les chants de travail. Des vues du fleuve depuis le ciel, si elles sont autorisées.
Et surtout : tout cela entre dans EWA indexé, minutage par minutage. Un geste devient consultable. Une phrase en shipibo devient retrouvable. Ce n’est plus un stock de rushes — c’est une mémoire interrogeable, y compris par la communauté elle-même.
Où en sommes-nous. Expédition en préparation : aucune date n’est arrêtée, aucune image n’a été tournée. Fenêtre envisagée en novembre ou en mai. Communauté d’accueil et accord de l’assemblée en cours de discussion avec un coordinateur local. Cinquième savoir — la pêche et la chasse — proposé, à valider sur place.
Le film ne dira pas qu’un monde s’éteint. Il montrera une femme qui trace, une jeune fille qui recommence — et il laissera le spectateur compter les mains.
Sources des faits cités. Palmier à huile et défenseurs fonciers : Forest Peoples Programme, Front Line Defenders. Pistes clandestines et coca : Mongabay, décembre 2024. Orpaillage et mercure en Ucayali : Infobae Perú, Latina Noticias, La República, 2025-2026. Population et langue shipibo-konibo : Base de datos de pueblos indígenas, Ministerio de Cultura del Perú. Kené, patrimoine culturel de la nation et appropriation : Ministerio de Cultura, presse péruvienne. Régime du fleuve et dispositif de tournage : brief de repérage « Peuple Racine », août 2026.